Histoire de la bande dessinée à Madagascar   publié le 08/01/2014


 Histoire de la bande dessinée à Madagascar

Pays de 18 millions d’habitants, indépendant depuis 1960, Madagascar a hérité d’une tradition littéraire écrite en caractères arabico-malgaches.

     Certains historiens font remonter l’origine de la Bande dessinée  malgache à la structure de l’aloalo, pièce de bois précieux sculptés considérée comme une œuvre maîtresse des monuments funéraires du Sud du pays. Celui-ci possédait dans sa partie supérieure une bande de dessins sculptés racontant les grandes étapes de la vie du défunt ce qui démontre un sens aigu de la narration imagée.

     Mais la première Bande Dessinée est apparue dans le pays en 1961 et s’intitulait « Ny Ombalahibemaso » de Ramamonjisoa Jean d’après un scénario du révérend père Rahajarizafy. Elle relatait la vie du roi fondateur de la nation malgache Andrianampoinimerina sur un mode pédagogique. Chaque page était accompagnée de questions visant à faire comprendre le texte. Mais cet ouvrage présentait des lacunes dans la documentation vestimentaire, les coiffures etc…. « Beandriaka tantsambo » (Beandriaka le marin), adaptation en malgache du français Michel Faure d’une ancienne légende de l’île, sortait en 1970 sous format de comics américain entièrement en noir et blanc. Les premiers balbutiements se poursuivent la même année avec le journal Madagascar matin (ex. Courrier de Madagascar) qui se lance dans la publication de bandes dessinées en malgache. La première est « Fongory ny ratsy ! » de Raminondrina, très inspiré par Lucky Luke. En 1973, le journal édite un strip quotidien de trois cases, « Doda » de Richard RABESANDRATANA (sous la signature de NRI). Puis, en 1973 et 1974 furent édités deux épisodes de « Besorongol »a de Xhy et M’aa, couple d’artistes malgaches qui seront publiés par la suite dans Charlie Hebdo en 1977. Enfin, la même année, Christian Razafindrakoto publie, toujours dans le même journal, « Faribolan’ Avelo » (la ronde des fantômes), l’histoire d’un médecin malgache (qui ressemblait énormément au chanteur Adamo !!) confronté à des spectres…. En 1974, la série « Ry Lezo » éditée en épisode dans Madagascar matin sortait en format A4 (format paysage) dans le commerce.

     Le premier album cartonné malgache, « Hery » (récit d’aventures entièrement de fiction) de Michel Faure paraît en 1975. Avec les années 80, commence l’âge d’or de la Bande dessinée malgache. Celle-ci se caractérise par une prolifération de revues et de séries, phénomène unique en Afrique. Le premier magazine contenant une partie BD apparaît en 1981 : Fararano-Gazety, fondée par l’Office du livre malgache et dirigé par Rakotomalala, qui tirait à 25 000 exemplaires. En matière de revues spécialisées dans la BD, plusieurs titres ont dominé le marché. BD madagasikira, créé par les éditions Alpha (qui éditait 4 illustrés mensuels en parallèle) en 1986, a eu un tirage de 10 000 exemplaires. La même année, était créé le journal humoristique bilingue Sarigasy, sous-titré Journal fou, plein d’humour et de BD où les frères Anselme et Aimé Razafy déployaient toute leur verve avant d’être interdit par la censure.

     Sur le plan éditorial, les années 80 correspondent au règne des magazines et comics books dans le monde de la BD malgache, avec des tirages moyens de 3000 exemplaires. Peu d’albums cartonnés sont édités.En 1980 était fondé Horaka (la rizière) par Ranaivo Delano et Richard Rabesandratana. Cet éditeur publiera 5 illustrés mensuels (dont le célèbre Za) et des BD pédagogiques pour l’enseignement du français. Le succès est immédiat, avec en particulier la série culte « Lieutenant Ralahy » scénarisé par le fondateur, avec quelques-uns des meilleurs dessinateurs de l’époque. De là naît de nombreuses productions satellites surtitrées « Eh ! spécial » : Lietnà Ralahy, Inspecteur Max, Raleva et Danz dans une certaine anarchie. Encadrés par Arthur Rakotoniaina, plusieurs dessinateurs talentueux font leur début dans le métier : Ndrematoa, Jean de Dieu Rakotosolofo, Merika Lariot, Zida, Pierre Rajaonarison.

   En 1982, suite à une scission interne, Ranaivo Delano ira créer la revue Eh !, qui rencontrera également beaucoup de succès.
Quelques années après, suite à une nouvelle mésentente, cette fois ci entre Ranaivo et Rakotoniaina, ce dernier part créer les éditions Danz qui seront un lieu d’expression créative extrêmement important pour de jeunes auteurs qui pourront laisser éclater leur inspiration issu de la culture des comic-books italiens et du cinéma populaire : aventure, karaté, western, horreur… Plusieurs structures informelles graviteront autour de Danz et de son héros emblématique, l’inspecteur Radanz, en particulier le studio Arasivy ou la Cobra (Coopération des bédéistes raitra). De cette aventure un album paraîtra dans les années 90, au plus fort de la crise de la Bande dessinée « Radanz heureux » et surtout une ribambelle de fanzines ou de fascicules fait maison comme Inspecteur Toky (série policière), Benandro (arts martiaux), Tsimaniva, Avotra, Ragasy, Rendra, Boto Klonina, etc….
En 1985, l’apparition des éditions Tsileondrika marque une étape importante dans l’histoire de la BD malagasy en terme de professionnalisation, de structure et d’organisation. Encadrés par Guillaume Rabetsimamanga et son frère, les auteurs bénéficient de contrats de travail impliquant des clauses d’exclusivité, de matériel d’impression et d’une équipe administrative indépendante. Cette maison d’édition assurera à elle seule dix publications mensuelles. Parmi celles-ci, la série à succès « Koditra » et son héros Bobel (fortement influencée par des films comme Evil dead ou Freddy), illustrée principalement par Rakotosolofo Gilbert, et ses titres dérivés : « Koditra spécial », « Kalanoro » mais aussi « Bery », « Siringo » (séries qui touchaient au western), « Ninja » (arts martiaux). Une pléthore d’auteurs de talents firent leurs débuts au sein de cette structure : Mahefa (avec la série mythologique « Bobel », le centaure), Ratovohery Tiana (qui créera Ngah ! par la suite), Rajaomahefarison Jocelyn (créateur des éditions Vy et véritable père de la série « Koditra »), Ranaivonjato Alain Bruno et le futur caricaturiste Ranarivelo Elisée (qui débuta en créant les aventures du Pr. Mahiratra dans le quotidien humoristique d’informations Kitra en 1991).


    Dans le même temps, plusieurs associations de bédéistes se créent et éditent leurs œuvres. L’A.MI ou Artista Miray (les artistes associés) animé par Richard Rabesandratana qui publie des albums pédagogiques. L’ABEDEMA (ou Association des bédéistes malgaches) qui a créé « Sarigasy ».
   En 1987, Alban Ramiandrisoa Ratsivalaka, ancien de Fararano Gazety, fait passer SOIMANGA du statut d’association qu’elle était depuis 1978, en studio – atelier de formation, de recherche et de production, Le créateur de SOIMANGA publiera plusieurs œuvres, en particulier « Vato ambany riana » en 1987, évocation historique du pays et « Ny lafiny tekinika amin’ny tantara an-tsary » (Aspects techniques de la bande dessinée) en 1992.
28 structures éditoriales déversant en permanence une trentaine de publications mensuelles sur le marché sont recensées en 1989. L’immense majorité des titres sont en malgache ou en version bilingue. Seule une ou deux séries (Chassé-croisé infernal dans le policier Mbiriky) et un ou deux numéros (1er numéro de Benandro : Ténèbres et lumières) sont publiés en français.
     En parallèle, l’ébullition du 9e  art éveille l’intérêt des coopérations occidentales. En 1984, paraît « Aventures » dans l’océan Indien, premier album de Bandes dessinées financé par la coopération française en partenariat avec SEGEDO, éditeur de Kouakou et Calao. En 1985, Anselme remporte le 1er  prix du Festival de BD de Nairobi (soutenue par l’Alliance française locale). En 1986, Madagascar participe pour la première fois au Salon International d’Angoulême avec Rabesandratana Richard et Ndrematoa. Enfin, en 1989 et 1990, le Centre germano – malagasy organise une exposition de BD et un mini – festival de caricatures.
    Mais à partir de 1991, la crise économique entraîne le déclin du genre. Le pouvoir d’achat s’effrite et la désastreuse pratique de la « location » des livres, formule qui satisfait les loueurs et lecteurs de BD, ruine les créateurs. Les maisons d’édition (Tsileondriaka, Danz, Eh !) ferment toutes leurs portes progressivement.
La grande époque des magazines et séries se termine.
    Les années 90 représentent le creux de la vague pour le 9e  art malgache. Seuls quelques albums collectifs soutenus par les coopérations étrangères sortent de temps à autres : Les jeux sont faits, Liza ou Les fables de La fontaine et permettent à ces auteurs d’exprimer leur talent. Alban Ramiandrisoa, grand nom de la scène locale, se met à dessiner pour le compte de la Jirama (Société d’eau et d’électricité) et de la WWF (magazine Vintsy) et publie deux albums institutionnels « Zavavindrano » et « Aratra » pour la collection Riandrano, le bulletin de liaison de la Jirama. En parallèle, de 1986 à 2000, le journal réunionnais Le cri du margouillat publie régulièrement des auteurs malgaches dont Anselme et Roddy.


     Début 2000, la BD malgache se relance grâce à l’association MADA BD (présidé par Didier Randriamanantena qui prendra le nom de l’association comme nom de plume) qui réalise, avec l’appui du Centre culturel Albert Camus, deux albums collectifs, « Sary gasy » et « Ny lasa no miantoka ny ho avy », présentés à la 2e  journée Africaine de la BD à Libreville en 1999 et au 27e  salon international de la BD d’Angoulême en 2000. « Dahalo » suivra en 2004. En 1999 et 2001, Didier MADA BD publie dans le journal L’express, deux histoires, « Anosy fahagola » et « Nampoina », repris en album. Continuant son travail de promotion, le Centre culturel français Albert Camus publie de 2003 à 2005, un répertoire de la BD malgache intitulé MADABULLES. En 2005, il lance au mois de juin, le mois de la Bande dessinée malgache, Gasy bulles 2005 avec une superbe exposition retraçant l’histoire de la B.D malgache au studio de la Maison d’édition Soimanga. Des dessinateurs nouveaux apparaissent, comme Dwa qui sort en 2004 un album intitulé « Pions »  mais aussi Rado (Les nuits magiques en 2005) et Ramafa.
     Coté magazine, à partir de 2000, des journaux satiriques ou spécialisés BD recommencent à reparaître petit à petit à Madagascar comme R’ehvy, Gazety Soimanga, Saringotra, Manala Azy, Sketch ou la gazette Ngah qui arrive à vendre     2 000 exemplaires par semaine (en malgache) avec de nouveaux dessinateurs comme Ra-Lery, Thierry Ankoala, Richard, Rafanoela, et surtout la collection Faka qui réédite la fameuse série BD populaire « Benandro », en format à l’italienne sur du papier journal.
     Mais la production malgache n’a plus rien à voir avec celle des années 70 et 80. Le milieu s’est rétréci, les ventes se sont effondrées, les parutions raréfiées. La production actuelle est sous assistance respiratoire, dépendante des projets des coopérations occidentales ou des ONG. Les journaux satiriques ont du mal à assurer leur survie et disparaissent après quelques numéros à l’exception de Ngah. Dans le milieu de l’édition, les disparitions successives du studio Soimanga (Vato ambony riana : Fondation de la nation malgache, réédité en 2005 et de Ny fahatongavan’ ireo misionera voalohany tany atsimo : L’arrivée des premiers missionnaires dans le sud de Madagascar en 1998) et de Aiza ? éditions (Pions de Dwa, dont le tome 2 ne sortira jamais) qui ont tenté leur chance sans aide occidentale, a rajouté à la sinistrose ambiante. A la même époque, Ruffin Tranon-Kala essaie également de relancer sept titres de l’âge d’or mais sa tentative échoue après quelques numéros.
Seul le secteur de la caricature reste vivace. Elisé Ranarivelo (L’express de Madagascar lauréat du Crayon d’Or en 1995) publie en recueils depuis le milieu des années 90, dans sa propre maison d’édition (Elisé production) ses caricatures de L’express, totalisant 7 albums tous très vendus sur les marchés de la Capitale, parmi eux « Les fonds baillés », « L’empêchement  et Les présidentielles », publiés en 1997 et 1998 ou « Les planches flottantes »  en 2001. Pov, qui vit maintenant à Maurice et travaille pour L’Express de Madagascar et L’express de Maurice, a publié deux de ces recueils dans l’île. Ces deux auteurs avaient été précédés quelques années auparavant par Aimé Razafy qui avait regroupé en un seul album (Sans cible en 1993) 90 de ses caricatures parues dans Madagascar tribune.
     Certains dessinateurs malgaches essaient de montrer leur travail en Europe. En 2003, Didier Mada Bd, suite à un concours organisé par Africa e mediterraneo, signe le premier album solo malgache édité en Europe « Imboa, le roi et Ifara » aux éditions italiennes Lai momo.

D’autres artistes malgaches publient des histoires courtes dans plusieurs albums collectifs qui se sont succédés au cours de ces dernières années : Equilibre et population édite l’album A l’ombre du baobab en 2002 (avec Alain Bruno Ranaivonjato et Elisé Ranarivelo), Afrobulles qui publie un numéro spécial sur Madagascar avec Didier Randriamanantena , Fenosoa Ratovoniaina, Jean de Dieu Rakotosolofo et Aimé Razafy, Africa comics 2002, Africa comics 2003, Africa comics 2005-2006. En 2005, P’tit luc en sélectionne cinq pour BD Africa dont Rado et RODDY, invités la même année au festival de B.D de la Réunion (Cyclone Bd) et Maurice (Iles en bulle). Le mensuel Madagascar magazine, distribué dans quelques points de vente parisiens a présenté successivement deux histoires de Didier Mada Bd (de 2003 à 2007) puis de Alban Ramiandrisoa. Les éditions Sary92, fondées en France en 2005 par Luc Razakarivony, auteur ayant vécu à Mayotte, rencontrent un succès d’estime mais sont peu diffusés dans le grand public. Seule la jeune Jenny rencontre un succès indéniable avec sa série de mangas Pink diary mais malgré des origines malgaches, elle ne connaît pas son pays d’origine et n’a que peu de lien avec celui-ci. De fait, à une époque où la carrière de certains bédéistes africains démarre en France, aucun malgache n’arrive à réellement s’imposer. La faute en est sans doute à une faiblesse générale en matière de scénario, un certain cloisonnement en matière d’échanges et de contacts et, malgré tout, un manque de visibilité.

Aujourd’hui, les auteurs se tournent vers des travaux de graphiste et d’illustrateurs ou des travaux de dessin sur commandes, plus rémunérateurs. Les années 2007 et 2008 auront vu un nombre très limité d’albums publiés, tous soutenus par la coopération française : Vendetta qui a fait suite à un concours initié par le Centre culturel français, une série de 6 ouvrages soutenus par l’Alliance française à l’occasion de Gazy bulles 2008, deux numéros de la série Benandro, rééditée en français par Richard Rabesandratana (Faka production)….

                                                                                                                                         Christophe Cassiau

 

Source: bdzoom.com


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