Photographies croisées   publié le 30/09/2013


Photographies croisées

Il y a sans doute bien des choses qui rapprochent Pierrot Men et Philippe Gaubert. Coup de projecteur sur ces deux photographes de renom...

* Cet article a été écrit par Jean Arrouye de
l’Association Internationale des Critiques d’Art.


On peut observer, au premier abord, un commun intérêt pour l’homme, pour les individus observés dans leurs activités quotidiennes, leurs attitudes ordinaires, leurs gestes habituels, sur les lieux de travail et de loisir, l’atelier, la cantine, le champ, la maison, voire la prison, la rue, car c’est du petit peuple qu’il s’agit, paysans, ouvriers, badauds en tous genres, hommes principalement et enfants aussi, les femmes à l’exception de quelque passante ou travailleuse aux champs, étant on le suppose, occupées ailleurs, retenues par les tâches ménagères dans l’espace privé des cases.
L’attention prêtée par chacun des photographes aux faits et gestes des personnages entraîne également une manière analogue de traiter l’espace, en lieu scénique, ouvert sur l’avant, peu encombré d’objets, où les personnages, proches, sont situés généralement au centre. Insurgés
 
L’un et l’autre sont aussi ménagers des effets pittoresques : les éléments du paysage, arbres, nuages, bâtiments sont toujours subordonnés aux personnages ; la dramaturgie de l’ombre et de la lumière, plus expressivement exploitée par Philippe Gaubert, peut-être, qui ne dédaigne pas les effets de contre-jour, plus poétiquement mise en scène par Pierrot Men, sans doute qui en fait un moyen d’assujettir intimement ses personnages au lieu où ils s’isolent, reste au service des acteurs de la comédie humaine ; les images sont presque toujours prises à hauteur d’œil, sous cet angle de vue qui est celui de tout un chacun et qui, en conséquence, fait qu’on oublie le photographe, ses intentions particulières et ses partis pris esthétiques au profit d’une naturalité --- calculée certes et dont l’humilité apparente est une habileté --- qui fait que les actes et les gestes de chacun semblent aller de soi et que les gens paraissent se comporter avec spontanéité.
C’est donc là une photographie de témoignage de bonne foi et de juste approche, amicale et généreuse, puisque donnant à connaître à autrui --- à nous spectateurs aujourd’hui --- dans leur vérité familière et sympathique ceux qu’elle photographie avec respect et compréhension, humaniste dans le bon sens de ce terme, un galvaudé depuis que certains photographes ont découvert que la douleur des hommes était esthétisable à merci.
Chez Pierrot Men et Philippe Gaubert on ne trouvera ni volonté affichée de style ni complaisance misérabiliste. Ils sont avec simplicité --- et cette simplicité est à la fois un style et une morale de gens d’images --- proches de ceux qu’ils photographient et parviennent en conséquence à nous les rendre proches. En tous sens ce sont donc des gens de bonne compagnie.
Cependant, qu’on ne s’y méprenne pas, à constater comme ces images sont faciles à comprendre --- faciles, au sens que donne à ce mot Paul Eluard quand il en fait le titre d’un recueil où il veut donner à connaître la beauté de sa femme et la ferveur de son amour pour elle par des poèmes dont la limpidité d’expression est une conquête sur la complexité foisonnante de la langue et par des photographies, que Man Ray compose avec une analogue exigence ---, chaque photographe sait cultiver aussi son originalité, exercer son regard avec une perspicacité qui lui est propre, nous faire percevoir une dimension humaine singulière.
Philippe Gaubert est le photographe de la convivialité et de l’appartenance. Ses personnages vivent en groupe, travaillent, sont étroitement liés aux lieux où il les observe.
Femmes conversant avec animation dans un terrain vague au pied de l’HLM indifférent de leur cadre de vie tristement moderniste, hommes se délassant en compagnie sous l’ombrage accueillant d’un arbre devant une case de tôle, orchestre de tambours répétant entre tubulures d’échafaudage et auvent de toile de quelque podium démontable, hommes désœuvrés accroupis au pied de l’enclos de tôle ondulée d’une maison, observant, goguenards, un comparse qui danse drolatiquement au son d’un orchestre absent ou ces deux bonnes sœurs qui encadrent et abritent, sous le dai dessiné par leurs silhouettes symétriquement inclinées l’une vers l’autre, l’enfant dont elles surveillent le travail appliqué, tous ces groupes sont unis par une cohérence qui est à la fois celle de leur commune absorption dans l’activité qu’ils partagent et celle construite par le photographe qui a su prendre sa photo, soit au moment où les personnages se répartissaient dans l’image de telle sorte que les membres d’un groupe observent un personnage isolé qui les regarde en retour, soit d’un lieu où les objets de premier plan encadrent et lient visuellement les acteurs de la scène observée.
 
On a pu constater que décrire ces scènes conduit inévitablement à parler des lieux où se réunissent les gens. Dans beaucoup d’images de Philippe Gaubert c’est justement la relation des gens aux lieux qui est le sujet réel de ses prises de vue. Cela va de soi pour les prisonniers --- c’est un état qui se défini par le lieu auquel on est assigné --- de la prison de Tamatave ( mais n’allait pas de soi la rime symbolique de la luisance de la fenêtre barreaudée et de la gamelle à pitance cabossée ni la déclinaison des divers cas de dénuement des hommes décelables à l’état de leur châlit, et peut être aussi pour ce vieil homme venu se recueillir dans un coin d’ humble cimetière au mur chaulé et aux tombes surchargées de fleurs, ou encore pour les apprenties tricoteuses penchées avec application sur leurs mailles à l’endroit (pour une fois la mauvaise élève qui laisse filer sa maille et un sourire amical à l’intention du photographe est le meilleur sujet !). Mais dans le cas du vieil homme assis sur un muret, sa bouteille de bière vide posée à coté de lui, sur fond d’immeuble coquet mais inhabité, tandis qu’à l’autre bout de la photographie une jeune femme s’en va, c’est par vertu de cadrage et de choix de l’instant opportun que ce moment mort d’une existence s’élève au symbole. C’est aussi la qualité de regard du photographe qui rend si intéressante cette femme relativement élégante qui s’ennuie, assise sur une banquette, le carton plein des achats qu’elle vient de faire --- peut-on présumer --- posé à coté d’elle : sans qu’elle le sache elle se reflète dans la vitre d’un minibus garé en épi, situation prémonitoire du futur proche où l’autobus qu’elle attend l’emportera. De même le parcours de cette autre femme, bien moins fortunée de toute évidence, qui rentre chez elle, portant en équilibre sur la tête dans une lessiveuse son linge fraîchement lavé nous retient parce qu’elle semble passer d’un monde à l’autre, d’un monde ouvert à l’ailleurs suggéré par l’autobus en stationnement tout au fond, à un monde fermé sur lui-même, sur sa pauvreté, vers lequel la guide le chien, fidèle à son foyer, quel qu’il soit, et qu’annonce avec insistance le long fléchage des tôles ondulées qui bordent la route caillouteuse. Certaines photographies poussent cette problématique du décorum, comme nommaient les peintres classiques l’appropriation des lieux aux actions des personnages, jusqu’ ‘au symbole généralisé : celle où des passants dans leurs plus beaux atours s’engagent tous dans la même direction sur une route bordée d’ombre et sous le signe d’une croix dont les bras semblent pointer la direction à suivre : celle aussi de ce pêcheur debout auprès de sa barque tirée à terre, enfermé dans le quadrilatère du balancier, masqué et dévoilé à la fois par la voile encore hissée, superbe drapé qui enchaîne lyriquement le regard vers le haut selon un parcours biais et somptueux dégradé de gris qui qualifie poétiquement aussi bien le métier de coureur de vagues légères du pêcheur que celui de glaneur d’images fortes du photographes ; peut-être la plus prenante est celle où, au-delà du premier plan des espars et d’un hauban d’une semblable barque et d’une plage de sable gris, passent sur fond d’absence --- toute réalité dévorée par la dure lumière du soleil --- deux personnages chargés de paquets qui, ainsi découpés en silhouettes à la limite de deux mondes paraissent des voyageurs de l’absolu, où les personnages de Beckett repartant, lassés d’attendre Godot, ce qui, symbole pour symbole est une hypothèse --- farfelue --- plus adaptée à la situation historique malgache à la réalité prosaïque de la vie de ceux que photographie Philippe Gaubert.

 

Car même si ses images ont ainsi, en raison de leur poétique transcription des formes et des matières, le pouvoir de solliciter l’imagination des spectateurs, Philippe Gaubert garde solidement ses pieds --- et l’œil --- sur terre, et ce sont les travaux (et les plaisirs) et les jours, comme dit Hésiode, des gens d’ici et de là-bas qu’il note avec une attention précise aux attitudes et aux gestes, et non sans humour parfois. Si sa repiqueuse de riz se redresse douloureusement, ses manutentionnaires sont comme des atlantes luisant de sueur soutenant le toit de l’entrepôt, ses brasseurs de filet démontrent d’un geste ample ce qu’est la diagonale du rectangle, les remailleurs installés sur la plage sous un ciel fuligineux d’orage menaçant manient leur filet avec des gestes précautionneux de dentellière, le pasteur de canards semble un Charon paysan menant le troupeau des âmes vers d’obscurs territoires, la gardeuse d’enfants, par contre paraît perplexe --- à tout le moins autant que l’oie qui dresse le col au coin de l’image --- devant le contenu du chaudron nourricier, et sur la plage les enfants bâtisseurs --- ou spectateurs de quelque pièce de théâtre jouée par les insectes des sables --- rivalisent de sérieux avec tous ces adultes. On sait qu’il existe en littérature et en art un genre appelé le bestiaire qui consiste à caractériser les animaux divers (Apollinaire et Dufy en on composé un) ; on regrette de ne pouvoir sur le modèle de ce mot, pour les portraits en situation et en action de Philippe Gaubert, en inventer un (il existe déjà et à un autre sens que celui que nous voudrions) qui serait un « humanitaire ».
Certes les images de nos deux photographes-poètes ne sont pas toutes de la sorte de celles qui ont retenu mon attention, et peut-être pas aussi radicalement orientées thématiquement qu’il m’a paru. Il en est qui sont de tout autre ressentiment : des photographies sans personnages, chez Philippe Gaubert --- mais s’il arrive que les objets inanimés aient une âme, c’est le plus souvent celle qu’y ont laissée ceux qui les ont fréquentés --- , des portraits de gens de face chez Pierrot Men --- mais quoique nous sachions alors ce qu’ils regardent, cela ne veut pas dire que nous saisissions ce qu’ils en pensent --- Ce que montre une photographie en dit toujours plus que ce qu’il en semble ; et ce qu’il en semble en cache toujours plus qu’il n’en est montré. C’est pour cela que des œuvres photographiques sont capables de nous retenir si longuement et que ceux qui les produisent, lorsqu’ils font montre comme Pierrot Men et Philippe Gaubert de cette essentielle qualité de regard et de cœur qu’est la tendresse, peuvent nous attacher durablement.



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