L’édition : un secteur balbutiant à Madagascar   publié le 31/01/2015


L’édition : un secteur balbutiant à Madagascar

A l’approche de la 11e édition de la foire du livre, Marie-Michèle Razafintsalama, femme au tempérament engagé, directrice de la maison d’édition PREDIFF et force agissante au sein de l’AEDIM fait par de son opinion sur l'état critique du secteur de l'édition à Madagascar.

« Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu.  »

(Georges Perros)

 

Coorganisé par l’AEDIM (Association des Editeurs de Madagascar) et la FMBM (Fikambanana Mampiely Baiboly),  la 10e édition de la Foire du livre s’est tenue du 22 au 26 avril dernier sur l'esplanade d’Antaninarenina. Satisfaite de cette action pour la promotion de la lecture et de l’écrit, Marie-Michèle Razafintsalama nous livre ses impressions sur le secteur de l’édition à Madagascar.

D’après vous, quelles sont les principales entraves au développement de l’édition à Madagascar ?

Depuis plusieurs dizaines d’années, des difficultés économiques conjuguées à des faits historiques particuliers ont contribué à dérégler la chaîne du livre, ses différents maillons, ainsi qu’à fragiliser la position des éditeurs et des libraires. De plus, les éditeurs malgaches ne sont pas très « combatifs », ils ne se posent pas en entrepreneurs. La plupart pensent que le marché du livre est assez petit et ne pourra pas se développer en l'occurrence.

Le pouvoir d'achat des malgaches est faible et l'accès au livre est très difficile, surtout en milieu rural. En tout, on peut compter 20 librairies à Madagascar dont 15 à Antananarivo. Parmi celles de la capitale, 10 font exclusivement dans l’importation  pour avoir plus de bénéfices. Cela favorise la dominance de la langue française à Madagascar. Pourtant, un enfant doit commencer à lire dans sa langue maternelle pour s’ouvrir ensuite vers d’autres langues. Il s’agit là d’une recommandation de l’UNICEF.  

Enfin, un dernier problème mais pas des moindres, la politique du livre décrétée en 2012 n’est toujours pas rendue effective pour un développement durable de l’édition, et l’État malgache n’aide que marginalement ce secteur d’activités ; la majorité des financements provient des bailleurs de fonds et des coopérations étrangères.

Autre souci en lien avec l’organisation de cette foire du livre : le Ministère de la Culture et du Patrimoine a annulé l'intervention des représentants de la Fédération des Arts Littéraires, qui devait intervenir notamment sur cette politique du livre à Madagascar, suite à un léger problème d’emplacement du logo du Ministère de la Culture et du Patrimoine dans la brochure de la foire.

Depuis 1995, en tant qu’acteur actif du secteur éditorial, je n’ai eu de vrai soutien que de la part des services culturels français et de quelques autres bailleurs de fond présents à Madagascar. Je trouve cela malheureux ; dans les pays étrangers les Etats s’investissent et investissent beaucoup dans le secteur culturel, notamment parce que la culture est un « acteur » essentiel de leur force économique.

Des solutions à proposer ?

Tout commence par une réelle volonté de l’Etat de reconnaître que le secteur de l’édition peut être un véritable levier de développement économique pour le pays. Il devrait favoriser la détaxation de tous les intrants en matière de fabrication de livres locaux. En 2008, cette politique de défiscalisation a été approuvée par le Ministère des Finances, mais a été annulée car des tierces personnes qui en ont profité pour éditer des supports de communication comme les flyers et les autres brochures d’entreprise. Aujourd’hui, cette politique devrait être remise en application et, pour un suivi minutieux, seuls les éditeurs possédant un  numéro ISBN avec un catalogue éditorial devraient bénéficier de la défiscalisation.

Par ailleurs, les éditeurs doivent avant tout être conscients que le livre est un produit marketing parfaitement rentable si l’on respecte le rapport qualité-prix. Il revient à nous, éditeurs, de prospecter, de trouver les moyens de promouvoir les livres et d’inciter à la lecture. Il faut aller vers le lecteur en établissant une vraie campagne de communication autour des titres publiés (production de flyers, création d’un site web,  organisation de rencontres avec les auteurs...).

Pour palier le manque de point de vente dans les régions les plus reculées et dans les autres provinces de Madagascar, l'AEDIM exploite le réseau des 226 postes en envoyant des flyers afin de faire connaître ses productions. Ensuite, les clients paient via téléphonie mobile (Orange money et Airtel money) pour acquérir les livres. Comme toujours, notre objectif est de permettre aux enfants de lire dès leur jeune âge, à commencer par  leur langue maternelle puis la langue française. Nous estimons qu'il y a beaucoup de livres qui pourraient intéresser la population mais ils ne les connaissent pas. Nous produisons également beaucoup de manuels scolaire.

 

Quelles innovations pour le secteur de l’édition ?

Les éditeurs malgaches devraient s’unir pour avoir le marché des manuels scolaires, en partenariat avec le Ministère de l’Education nationale. En partenariat avec l’Association Touraine Madagascar, nous organisons des rencontres d’auteur dans 5 EPP de la  Capitale pour encourager la lecture. Nous faisons aussi des rencontres dans 7 lycées publics avec le soutien de Touraine mais aussi le programme pour le français MAPEF.

Pour une large diffusion de nos ouvrages, nous travaillons beaucoup avec des ONG et associations de la Grande Île. La collaboration avec ces organismes est très importante ; elle permet de mettre les livres entre les mains des enfants, d’autant plus qu’elles sont les plus à même de connaître les besoins de la population de la région donnée ; ce sont majoritairement des besoins en livres locaux publiés en malgache ou en bilingue. Nous sommes donc en étroite collaboration avec des ONG comme ATD Quart-Monde (Antananarivo), Bel Avenir (Tuléar), Interaide Scolaire (Farafangana)... et des associations comme Tetezana Onlus (Ambanja), EduQuaMada, Graines de Bitume (Antananarivo)...

 

Enfin, il faudrait suivre l’air du temps pour développer ce secteur. Le PREDIFF est attentif à toute forme de lecture et encourage désormais la lecture numérique.  Dans le cadrede nos partenariats, l'association Gducoeur et OLPC France  ont fourni des ordinateurs XO à des enfants de Nosy-Komba, une petite île à Nosy-Be. Les ordinateurs XO ont été créés pour les enfants dans les pays sous-développés afin de  réduire l’écart numérique entre les pays du Nord et du Sud.  Cent trente-sept XO sont en ce moment entre les mains des enfants de Nosy-Komba. Les machines sont en phase de traduction en malgache, ce qui permettra aux enfants de bien assimiler toutes les fonctionnalités. Cent quinze autres XO ont été distribués dans la région d'Ambatoharanana et de Maroantsetra. En 2013, deux titres de la maison ont été intégrés dans les XO. Il s’agit de Maria Nahita ranomasina voalohany de Marie Michèle Rakotoanosy et Ny Hazo, ny Rano ary ny Rivotra / L’Arbre, l’Eau et le Vent de Jeanne Ralimahenintsoa. A terme, cet outil pourra aussi accueillir des manuels scolaires et résoudra peut-être le problème de distribution des manuels dans les zones difficilement accessibles du pays.

Le mot de la fin ?

Il ne faut jamais oublier que si vous consommez localement, vous participez activement  au développement de l'édition locale. Aimez la lecture et aimez votre langue maternelle !

Plus d’infos :

www.prediff.mg/ 

www.aedim.mg/

A lire également :

"L'édition malgache a un bel avenir devant elle si elle s'en donne les moyens" : www.africultures.com/


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