« Ady Gasy » : place au Système D   publié le 31/01/2015


« Ady Gasy » : place au Système D

Le temps d’un film amusons nous à renverser les rôles. Imaginons que ce ne soit plus aux économistes d’exposer leur modèle de croissance, mais aux paysans, artistes, artisans, et débrouillards en tous genres de présenter leurs réalités singulières et leurs savoir-faire à appliquer en temps de crise.

Lova Nantenaina, réalisateur malgache, nous raconte en long et en large  son aventure lors de la réalisation de son premier long métrage « Ady Gasy » [Système D malgache], sorti en 2014.

 

Pouvez-vous brièvement vous présenter ?

Né en 1977,  j’ai grandi à Antananarivo à l’époque des rationnements du régime socialiste. Les hasards de la vie m’ont amené à quitter mon pays en 1999 pour étudier la sociologie et l’humanitaire en France. De retour à Madagascar de 2003 à 2005,  je suis devenu journaliste de presse écrite. J’ai continué mes études en Maîtrise de l’Information et Communication à La Réunion en 2005 avant d’intégrer l’École de cinéma de Toulouse, l’ESAV où  j’ai obtenu mon master. L’ensemble de mes films s’ancrent dans le vécu des malgaches.

D’où vous êtes venu l’idée de réaliser  votre film « Ady Gasy » ?

Avec ce premier film,  je  donne à voir la pauvreté comme je l’ai vécu dans mon enfance : un quotidien où difficultés et joie de vivre se côtoient.

Place au système D… ou plutôt au système M ! M comme Madagascar, cette Grande Île où l’on préfère la langue imagée des ancêtres aux équations. Au pays de l’art oratoire et du ADY GASY, c’est au moyen de proverbes que Rado et Blandine, mes personnages, construisent leur discours. A partir de boîtes de lait concentré, Jao fabrique des maracas, et d’autres, des lampes à pétrole ou des jouets, …et avec les os de la décharge, certains font même du savon !

Beaucoup de Malgaches affrontent les difficultés au quotidien grâce à un savant mélange d’ingéniosité, de musiques, de joie de vivre, d’entraide fraternelle, et avant tout, un sens aigu du recyclage créatif.

Dans un monde de surproduction et de surconsommation,  les chinois fabriquent des choses et les Malgaches les réparent.

 

Donnez nous un aperçu du film…

Le film est construit comme un Kabary, l’art oratoire traditionnel remis ici au goût du jour. Pour élaborer un Kabary convaincant, il faut des proverbes. Pour inventer des proverbes, il faut savoir observer son environnement avec humour. Musiciens et orateurs se sont toujours inspirés du quotidien des gens d’en bas pour l’enchanter. Le film s’en fait l’écho, assumant la portée moralisatrice de ces artistes paysans qui étaient, autrefois, les bouffons du roi et des reines des Hautes Terres malgaches. Elisabeth Lequeret dit qu’il y a dans le cinéma africain «cette incapacité d’imaginer le monde autrement que comme un tout, assemblage certes non homogène mais dont les divers éléments qui le fondent peuvent, à tout moment, entrer en contact».

« Ady Gasy » s’inscrit dans cette philosophie, cette façon de voir le monde et de (re)créer.

C’est au cœur du secteur informel que le film s’attarde. Auprès de ces personnes indésirables qu’on chasse quand elles tirent leur charrette dans les rues de la capitale. Auprès de ceux qui sont empêchés de vendre leurs produits lorsqu’ils occupent les trottoirs de la ville. Je veux faire vivre à l’écran ces laissés pour compte, ces artisans, ces paysans silencieux, tout ce monde de créativité et d’adaptations perpétuelles.

On découvre les doigts agiles des fabricants de tampons et de chaussures en pneu, le militaire à la retraite qui fait des brouettes, la famille qui transforme des os ramassés dans la décharge en savon… ces portraits ne sont pas des cas isolés. Tout le pays fonctionne grâce à l’ADY GASY.

Certains se la pètent avec leur mallette et leurs leçons d’économie,

Mais nos orateurs les attendent de pieds fermes ici.

Sans chercher à nier les souffrances engendrées par la pauvreté, le film se veut une satire douce amère du système mondial de surproduction et de surconsommation. Par un jeu de miroir, les discours insistants et bien rodés des spécialistes du développement sont opposés à ceux d’orateurs malgaches. Considérant que les défenseurs de l’économie de marché ont bien assez d’occasions pour étaler leurs chiffres et leurs rhétoriques, le film ne revient pas sur leur point de vue mais insiste plutôt sur les arguments et les actes de courage que les Africains pourraient leur rétorquer. Ce sont les codes culturels des Malgaches qui sont mis en images mais leurs mots et leur savoir-faire toucheront très certainement tous ceux dont on se moque trop souvent pour leur incapacité à s’intégrer dans un monde ultra-concurrentiel.

 

Y-a-t- il une séquence particulière dont vous voulez nous faire part ?

La séquence de l’imprimerie est très importante à mes yeux aussi car c’est peut-être la meilleure métaphore du ADY GASY dans le contexte de la mondialisation. On y voit le système mécanique se gripper comme dans ‘Les temps modernes’ de Charlin Chaplin. Dans cette séquence, c’est le sens de l’adaptation et du bricolage qui permet de débloquer la situation.

A tout moment notre monde qui repose sur les machines et sur l’argent roi peut s’enrayer… J’ai commencé ce film en me disant que si ce jour arrivait, beaucoup de Malgaches tomberaient de moins haut que les Occidentaux car ils ont gardé un pouvoir d’agir par eux-mêmes en travaillant la terre, en recyclant, en économisant les ressources.

Qu’aimeriez-vous que le film suscite chez le public ?

Les hommes politiques de mon pays et surtout les experts économistes internationaux jugent si tu es pauvre ou si tu es riche en fonction d’un seuil arbitraire, et je tenais à leur dire que les choses sont plus compliquées au quotidien parce qu’on ne peut pas tout mesurer, et notamment la solidarité entre les gens.

Si je donne quelque chose que j’ai fabriqué ou cultivé,  cela n’apparaîtra pas dans le PIB. Pourtant, ça explique, en partie, comment on survit. Je me souviens qu’après le cyclone Géralda qui a ravagé les récoltes, j’ai entendu ma mère, prêtant un kilo de riz à sa voisine, lui dire: «trano atsimo sy avaratra, izay tsy mahalena hialofana » [deux maisons voisines, s’il pleut, on s’abrite dans celle où l’on n’est pas mouillé].

A force de répéter aux Malgaches qu’ils sont pauvres, avec des chiffres à l’appui et des classements mondiaux, ils finissent par accepter cette idée de pauvreté et d’infériorité, et ça me semble plus dangereux encore que la pauvreté matérielle… car car cela  attaque l’image qu’un peuple se fait de lui-même et sa capacité à trouver ses propres solutions face aux difficultés. Donc j’ai essayé de trouver, dans l’art oratoire et la vision du monde héritée des ancêtres, toute la richesse qui est dénigrée aujourd’hui.

Les gens ont tendance à penser que celui qui est pauvre n’a rien à dire d’intéressant, c’est pour ça, que la séquence qui se déroule dans un grand marché de ‘récup’ de la capitale commence par un blanc magnétique. Ce silence, c’est celui dans lequel on laisse les gens qui ont pourtant besoin de prendre la parole et qui ne sont pas dupes du système corrompu et inégalitaire qui les oppresse.

L’attrait irrésistible pour l’argent est «le Mal qui nous ronge actuellement » comme le dit Jao, un de mes personnages principaux.

 

Qu’en est-il du succès du film sur le plan international ?

« Ady Gasy »  a  été sélectionné au festival HOT DOCS 2014 à Toronto, et au Festival International de Fribourg pour la section « Nouveau Territoire » en avril et mai 2014.

Votre vision du cinéma malagasy d’aujourd’hui ?

Le cinéma national évolue très vite et dans le bon sens. Quand j'ai réalisé mon premier court métrage, j'étais le seul à avoir un peu d'expérience mais aujourd'hui il y a déjà un vivier de techniciens compétents. Néanmoins, les salles font défaut dans le paysage culturel. Et il y a des sociétés de distribution des films en salle à créer et l'Etat doit favoriser la création d'entreprise audiovisuelle car c'est un secteur pourvoyeur d'emploi pour tous les jeunes à la recherche de travail. Ce n'est pas forcément de la subvention qu'on demande mais cela peut passer peut-être aussi par des allègements fiscaux, ainsi les sociétés de productions peuvent embaucher. Le cinéma est un investissement à risque pour l'instant mais on ne désespère pas pour autant afin de faire exister le cinéma malgache autant au niveau national qu'international. On ne peut éternellement pas se contenter de film qui ne parle même pas malgache alors que 80% de nos concitoyens ne maîtrise que le malgache. C’est une bonne chose car je suis persuadé que c'est un avantage d'exprimer nos émotions avec notre langue. Bref, je suis optimiste par rapport à notre cinéma naissant.

Qu’en est-il d’Endemika Films, votre société de production ?

Endemika Films a été créée en 2008 pour produire ses courts-métrages. C’est aujourd’hui une société de production audiovisuelle et cinématographique de droit malgache. Elle est cogérée par Eva et Nantenaina LOVA et produit des films d’auteurs malagasy. Endemika Films commence à produire d’autres réalisateurs malgaches comme Fifaliana Nantenaina  Alain Rakotoarisoa, Mamy Rakotonirina… qui sont en mesure de participer à un élan cinématographique à Madagascar, un pays où l’économie du cinéma est balbutiante et où la majorité des images sont réalisées par des étrangers.

A noter...

La projection presse s’est tenue le 29 janvier dernier et la première pour le  grand public se tiendra le 8 février à 14h 30 au Dôme rta, avant de sortir dans les salles en France en avril prochain.

 

Plus d’infos : adygasy.com

 


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