Eben : l’art du bois vivant   publié le 31/07/2014


Eben : l’art du bois vivant

Dans un pays comme Madagascar, où règne le système D, rien ne doit se perdre, tout se transforme. Les rondins de bois précieux jugés en mauvais état et que le comité interministériel prévoit de remettre aux artisans répondrait au problème d’approvisionnement auquel nous sommes confrontés.

Yvon Rabearimanana alias Eben, sculpteur-ébéniste, véritable manitou du bois précieux, soulève l’importance du rôle des artistes et des artisans dans la valorisation de cette ressource précieuse.

          Quels sont les impacts de la crise du bois dans votre travail ?

Depuis 2005, je sculpte tous les bois, l’ébène bien sûr, mais aussi le palissandre et le bois de rose.  Depuis que l’État a décrété des restrictions sur l’exploitation, ce qui est tout à fait soutenable étant donné les multiples pressions sur cette ressource, il est extrêmement difficile de trouver ces matières. De plus, si auparavant j’avais pu fidéliser des clients étrangers, aujourd’hui ils ont peur d’acheter mes œuvres vu l’ambigüité de la règlementation en matière d’importation des bois précieux dans les pays du Nord. Ici, les touristes ne s’intéressent plus aux objets confectionnés à partir des bois précieux alors qu’ils ne sont pas assimilables aux trafics réels par containers entiers de bois de rose qui sont sortis illégalement des côtes de Madagascar. 

       Que pensez-vous de l’initiative du gouvernement concernant le don des rondins de bois en mauvais état aux artisans ?

J’étais soulagé de savoir que le processus d’incinération ne se ferait pas. Je trouve cela grotesque vu notre situation financière. Incinérer des bois d’une très grande valeur marchande, symbole de la richesse naturelle du pays, serait une grande perte. Tout est récupérable. Même avec du bois mort on peut réaliser des œuvres qui peuvent valoir très cher. Il n’y a pas que les artisans. A Madagascar les artistes et les luthiers sont ingénieux et créatifs.

De plus, ce n’est pas une mesure ben environnementale que de carboniser des bois précieux et cela porterait énormément atteinte à la valeur de ces espèces. On peut tout à fait travailler un bout de bois qu’il soit sain ou en mauvais état. Je peux par exemple vendre une œuvre en bois d’ébène de 30 cm à près de 600 000 Ar. Nous, artistes, trouvons toujours mille et une façons de façonner les matières, de les tourner et les sculpter. Nous pourrions donner une seconde vie à ces bois jugés en mauvaise état, mieux, les valoriser, les vendre et contribuer ainsi au développement économique du pays.

 

                bois de rose 39 cm                                         bois d'ébène 30 cm

          D'après vous, quel rôle tient l’artiste dans la valorisation de ces ressources naturelles ?

On lègue souvent l’artiste au rang d’ « amuseur-public ». Pourtant, quand j’étais invité lors du World Wood Day  en Tanzanie en  mars 2012, j’ai pu fièrement présenter à des professionnels invités l’ensemble de mes œuvres et, par la même occasion, faire découvrir notre richesse naturelle en bois précieux, tant convoitée par les pays étrangers. Mes créations ont beaucoup attiré l’attention des professionnels chinois, mais comme notre règlementation en vigueur n’est pas très claire sur tout projet d’exportation, j’ai préféré ne pas m’avancer dans la collaboration avec la Chine. Je me suis donc cantonné à vendre mes œuvres localement.

Aujourd’hui, tout le monde se rue vers le bois de rose. En tant qu’artiste, j’essaye de faire passer comme message qu’il n’existe pas que le bois de rose, cette ressource tant pillée à travers toute l’île, avec lequel on peut travailler.  Par ailleurs, j’aimerais un jour inscrire mes œuvres dans les parcours éco-touristiques dans les parcs naturels. Découvrir un bois d’ébène sculpté près d’un ébénier pourrait intéresser les touristes. Cela susciterait un dynamisme attractif au sein des parcs en question et génèrerait ainsi plus de visiteurs.

          Quel mot vous vient en premier lorsqu’on vous parle de protection de l’environnement ?

Reboisement. En tant que travailleur du bois, je suis conscient de mes responsabilités dans la protection de l’environnement. J’utilise ces bois et j’ai le devoir de contribuer à la régénération de ces ressources. J’ai toujours voulu participer à une campagne de reboisement en matière de bois précieux mais, hélas, je n’en ai jamais entendu parler jusqu’à présent.

 

Propos recueillis par Prisca Rananjarison

 

 


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