Rijasolo : NOIR C’EST NOIR   publié le 04/12/2013


Rijasolo : NOIR C’EST NOIR

Rijasolo s’impose comme l’un des maîtres de la photographie contemporaine malgache. Il a sorti aux éditions no comment® un livre de photographies dédiées à la nuit malgache sous toutes ses formes.

 

Quarante clichés, du plus festif au plus choquant. La poésie de la nuit en prime.

Pourquoi un livre de photos sur la nuit ?

J’aime photographier la nuit. J’ai tout un tas de photos sur ce thème qui n’est pas beaucoup exploité, je trouve. J’ai rarement vu des photos de nuit de Madagascar, à part quelques travaux de photographes établis à l’étranger. C’est la nuit sous toutes ses formes : à la campagne, dans la rue, dans les bars, avec les prostituées… C’est ma vision impressionniste de la nuit. Les plus anciennes photos datent de 2004 et les dernières de 2012. En tout, quarante photos en noir et blanc.

Comment est la nuit malgache ?

Comme partout, dès qu’elle arrive, c’est un autre monde qui s’installe. Et chez nous, elle tombe très tôt. Tout change, le décor, l’ambiance, les comportements. La nuit, certaines choses se font, qui se produisent rarement en plein jour et dont on ne parle pas forcément. Il y aura sûrement des images qui vont déranger ou seront choquantes pour certains. Mais il ne faut pas se voiler la face et avoir peur de dire ou de montrer. Par exemple, se bourrer la gueule dans un bar, discuter avec des prostituées dans la rue. Moi-même, je l’ai fait mais pas pour consommer… C’était dans le cadre d’un reportage que je faisais en 2009 sur les filles qui travaillaient dans les zones franches et qui sont devenues des travailleuses du sexe à cause de la crise. On peut aussi voir la photo d’un mec ivre mort par terre avec des gens en train de le dépouiller. Ce que montre la photo est choquant, pourtant il y a cette lumière particulière qui fait que c’est aussi une belle photo. Je pense que peu de photographes à Madagascar oseraient montrer ce genre de photos dans une exposition ou dans un livre.

La nuit impose une approche particulière ?

La nuit, on a l’impression que les gens sont plus faciles à aborder, contrairement à la journée où ils sont toujours occupés. Comme s’ils ne faisaient plus partie de la même espèce. Du coup, pour aborder les gens dans un bar gasy gasy comme aux 67 Ha avec toute l’ambiance qui va avec : les filles, les mecs bourrés qui dépensent tout leur salaire, c’est beaucoup plus facile. Quand je débarque avec mon appareil, je n’ai pas l’impression d’être agressé, ils me considèrent comme leur pote. Sûrement parce qu’il m’est arrivé d’être aussi bourré qu’eux.

La nuit, c’est forcément en noir et blanc ?

J’ai commencé la photographie par le noir et blanc, il y a 12 ans. C’est vraiment mon médium de prédilection. Par rapport à la thématique de la nuit, je trouve que le noir et blanc est la meilleure façon de faire ressortir cette ambiance. En plus à Tana, il n’y a pas beaucoup de lumières, donc les ombres sont très tranchées. J’aime bien jouer avec le contraste entre les lumières fortes et les côtés sombres. J’utilise rarement de flash. Dans mon travail en général, le noir et blanc est ma façon de voir le monde. Il apporte quelque chose d’à la fois poétique et dramatique. La couleur, c’est plutôt le monde tel qu’il est, encore plus difficile à traduire, surtout en photographie.

Le noir et blanc est un état d’esprit ?

Chez moi, oui. Souvent, les jeunes photographes qui disent faire du noir et blanc ou qui veulent en faire vont shooter en couleur et après ils passent la photo en noir et blanc. Evidemment, avec le numérique, c’est facile. Mais moi quand je regarde dans le viseur de mon Leica, je sais déjà que je vais faire cette photo en noir et blanc. Je suis déjà dans cette posture mentale. Je shoote toujours avec cet appareil, discret et petit. D’ailleurs, 90 % des photos du livre ont été prises au Leica.

Ton noir et blanc doit-il quelque chose à celui de Pierrot Men ?

Quand j’ai commencé la photo, j’ai été très influencé par lui et par sa vision de Madagascar. Mais je dirais que mon noir et blanc est beaucoup plus dur. A travers mes photos, je suis aussi moins sympa avec les Malgaches. S’il y a une fille saoule par terre, je la prends en photo, car cette situation fait partie du quotidien. Pierrot Men, lui, ne fera pas ce genre de photos. Il n’a pas ce côté noir, mais c’est sa vision du pays et elle est tout aussi estimable. Mon travail est plus proche du photojournalisme, c’est d’ailleurs ma formation.

Comment vois-tu la nouvelle génération de photographes ?

Elle a de l’énergie, elle est motivée, elle possède une meilleure technique que moi, que ce soit en photo studio ou en portrait. Il lui manque juste de trouver son identité. Pour cela, il faut connaître tout ce qui se fait dans les arts au niveau mondial, s’en inspirer mais pas pour copier. Moi, dans mes cadrages, j’ai beaucoup été influencé par le cinéma de la Nouvelle Vague, des mecs comme Godard. Ils filmaient avec une caméra sur l’épaule. Je voyais que c’était très frais, pas besoin de technique ni d’effets.

 

* Nocturne Madagascar est désormais en vente dans la boutique No comment Antsahavola et sur des sites de vente en ligne.

Format : 21 x 21 cm, 64 pages, photos en noir et blanc.

Madagascar : 45 000 Ar / France : 18 €.

Source : www.nocomment.mg



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